Dans ce paragraphe nous définissons la mesure qui est de loin la plus
importante en analyse (et en probabilités), qui est la mesure de Lebesgue
(mesurant la ``longueur'' dans le cas de , la ``surface'' dans ,
le ``volume'' dans , etc...)
Nous commençons par le cas de , qu'on munit de la tribu borélienne
. On connait bien-sûr la longueur des intervalles:
siououou
(18)
Cette propriété est compatible avec (SA), au sens ou
dès que les sont des intervalles deux-à-deux disjoints dont la
réunion est encore un intervalle (cette propriété est assez facile
à vérifier, mais pas complètement évidente sauf dans le cas où on
peut numéroter les de sorte que soit à gauche de
pour tout , ou bien à droite de pour tout ; mais
il y a des cas où aucune de ces deux propriétés n'est vérifiée).
La question qui se pose est donc la suivante: existe-t-il une (plusieurs)
mesure(s) sur les boréliens de qui vérifie(nt) () ?
La réponse est donnée par le théorème suivant:
Théorème Il existe une mesure et une seule sur
qui vérifie (), et qu'on appelle la mesure de Lebesgue.
Ce résultat est difficile, et pour le moment nous l'admettrons. Il contient
en fait deux résultats de nature différente. D'abord il y a l'existence de
(qu'on appelle le théorème de prolongement): on connaît sur
la classe
des intervalles; cette classe engendre la tribu borélienne
(cf. proposition ), et on peut ``prolonger'' à la tribu
,
de façon à obtenir une mesure (c'est la partie la plus difficile du
théorème; la difficulté tient au fait qu'on ne sait pas décrire de
manière ``concrète'' les boréliens). Ensuite, il y a un résultat
d'unicité, qui sera démontré plus loin et qui est beaucoup plus facile.
En fait, la tribu
n'est pas tout à fait la plus grande possible sur
laquelle on puisse définir la mesure de Lebesgue: ce qui veut dire que le
prolongement dont il est question ci-dessus peut se faire sur une tribu
plus grande que
(qu'on appellera plus loin la ``complétée'' de
).
Mais il est remarquable que la mesure de Lebesgue ne puisse pas se prolonger
à la tribu
de toutes les parties de : il n'existe pas
de mesure sur
vérifiant ().
Voici quelques propriétés simples de la mesure de Lebesgue:
a)
La mesure (ou ``longueur'') des singletons est
(appliquer () avec ).
b)
Tout ensemble fini ou dénombrable est borélien, de
mesure
: on peut écrire en effet
, où
les
sont les points de (qu'on peut toujours énumérer en une
``suite'' finie ou infinie). Il suffit alors d'appliquer (T4) et (SA)
pour obtenir les résultats.
c)
Un intervalle peut également s'écrire comme la
réunion des singletons pour . Cependant on n'a pas
(en d'autres termes, la propriété (SA) ne
s'étend pas à des familles non dénombrables d'ensembles): en effet
, tandis que tous les termes de la somme de droite sont nuls, donc la
seule valeur qu'on puisse raisonnablement donner à cette somme est 0 (une
autre raison plus fondamentale est en fait que la somme d'une infinité
non dénombrable de termes n'a a-priori pas de sens).
En particulier, la mesure de Lebesgue de l'ensemble
de tous les
rationnels est nulle: cette propriété manifeste le fait que la mesure de
Lebesgue est une extension de la notion de longueur, mais ne se réduit pas
à cette notion; en effet un ensemble de structure aussi compliquée que
n'a pas de longueur au sens ``physique'' du terme, bien qu'il
admette une mesure de Lebesgue. Le fait que que certaines parties de
n'admettent pas de mesure de Lebesgue montre qu'il y a des parties dont la
structure est encore beaucoup plus compliquée que celle de
.
Passons maintenant au cas de , qu'on munit de la tribu borélienne
. Le volume d'un rectangle de la forme
est
(19)
et on a l'analogue du théorème :
Théorème Il existe une mesure
et une seule sur
qui vérifie (), et qu'on appelle la mesure de
Lebesgue.
(Ce théorème se réduit au théorème lorsque .) Une
autre manière de voir les choses consiste à remarquer que () peut
s'écrire
(20)
lorsque les sont des intervalles. Cette propriété, qui d'une
certaine manière traduit le fait que la mesure de Lebesgue
sur
est la puissance
de la mesure de Lebesgue
sur , se généralise ainsi:
Théorème Si les sont des boréliens de , le produit
est un borélien de , et on a la propriété
().
Ce résultat sera démontré dans le chapitre consacré aux produits de
mesures, et il préfigure les résultats de ce chapitre.