Nous fixons ci-dessous un espace muni d'une tribu
et d'une mesure
. On appelle
l'ensemble de toutes les fonctions réelles mesurables
sur
: c'est un espace vectoriel d'après ().
Nous nous proposons de définir l'intégrale d'une fonction par
rapport à , notée
, pour une classe aussi grande que
possible de fonctions de
. Cette intégrale devra avoir les
propriétés suivantes:
si
(15)
(16)
ainsi que des propriétés de ``continuité'' qui seront précisées
plus loin.
Le principe de la construction, qui se fait en plusieurs étapes, est assez
simple:
1) En combinant () et (), on construit
pour
les fonctions positives mesurables ne prenant qu'un nombre fini de
valeurs.
2) Toute fonction positive mesurable étant limite croissante d'une suite de
fonctions du type précédent, on obtient son intégrale par passage à
la limite.
3) Toute fonction mesurable étant différence de deux fonctions mesurables
positives, on construit son intégrale par différence.
1) Les fonctions étagées: On dit qu'une fonction est étagée si elle ne prend qu'un nombre fini de valeurs dans
. On note
l'ensemble de toutes les fonctions étagées positives mesurables.
Cet ensemble n'est pas un espace vectoriel (c'est seulement ce qu'on appelle un
``cône''), mais il est stable par addition, et par multiplication par les
réels positifs (et par : rappelons les conventions
1-() et 1-()).
Etant donnés les nombres
de
et les ensembles
mesurables
, on obtient une fonction
en posant
(17)
(il est clair que cette fonction ne peut prendre que les valeurs qui sont
des sommes d'un nombre quelconque de , donc ne prend qu'un nombre
fini de valeurs; d'autre part est mesurable par () et
()). Il y a évidemment plusieurs manières d'écrire la même
fonction sous la forme ().
Inversement, toute
s'écrit sous cette forme, et même admet
une écriture () ``canonique'' qui est unique et qui a la forme
suivante: Si est l'ensemble des valeurs prises par , la famille
indicée par l'ensemble fini (i.e. parcourt )
constitue une partition mesurable de , et on a
(18)
Cette écriture est un cas particulier de ().
Définition Par définition, on appelle intégrale par rapport à
de la fonction
admettant la décomposition canonique
(), et on note
ou
, le nombre suivant
de
:
(19)
Exemples:
1)
L'intégrale de la fonction nulle (qui appartient à
) est 0.
2)
L'intégrale de la fonction constante égale à (qui
appartient aussi à
) vaut (donc vaut si la
mesure est de masse totale infinie, ou si et n'est pas
la mesure nulle).
3)
Rappelons que est dans
si et seulement si
. Dans
ce cas son intégrale est : on a donc ().
Proposition (i) Si
est donnée par (),
on a
(20)
(ii) Si et
, on a
.
(iii) Si
, on a
.
(iv) Si
et , on a
.
(ii) est évident. Pour montrer (iii), notons et les ensembles
(finis) de valeurs prises par et respectivement, ainsi que
pour et
pour . Remarquons que si l'ensemble est la réunion des ensembles mesurables deux-à-deux
disjoints
(certains de ces ensembles
peuvent être vides). De même est la réunion des ensembles
mesurables deux-à-deux disjoints
. D'après
() et l'additivité (A) de on a donc
En additionnant, il vient
(21)
Par ailleurs notons l'ensemble des valeurs prises par . Tout point
de s'écrit pour une certaines famille (finie) de
couples dans le produit (noter que peut contenir un
ou plusieurs couples). L'ensemble
est alors la réunion des
ensembles deux-à-deux disjoints
, de sorte que
(22)
Si le couple
n'appartient à aucun on
a
, de sorte que
. Comme lorsque
, il est alors facile de vérifier que les expressions
() et () sont égales: on a donc (iii).
Pour obtenir (i), il suffit alors d'appliquer (ii), (iii) et ().
Enfin si
et si , la fonction est aussi dans
. Par (iii) on a
. Comme
par constrution (cf. ()), on obtient (iv).
Proposition Soit
une suite croissante (i.e.
pour tout ) de fonctions de
et
noter que n'est pas nécessairement
étagée).
(i) Si
vérifie , on a
.
(ii) Si de plus
, on a
.
D'après (iv) de la proposition précédente la suite
est croissante, et on note sa limite.
(i) Soit
avec . Soit
fixé. La fonction
vérifie
, , et
si
.
Soit l'ensemble des valeurs prises par . Pour tout on a
; donc en appliquant les
assertions (i) et (iv) de la proposition précédente, on obtient
Comme
, en sommant les inégalités
ci-dessus pour tous les et en utilisant (iii) de la proposition
, il vient
Rappelons que si on a
pour tout , tandis que si
on a
et donc
pour assez grand
(dépendant de ). Par suite
quand
croît vers l'infini. Donc en utilisant le théorème , on obtient en
passant à la limite dans l'inégalité précédente:
Enfin comme
on a
. Comme
est arbitrairement proche de 0 et comme
, on en déduit finalement que
.
(ii) Si maintenant
, (i) appliqué à montre que
. Par ailleurs , donc
pour
tout , et en passant à la limite on obtient
. Par
suite
.
2) Les fonctions positives: Dans la suite on note
l'ensemble des fonctions mesurables à valeurs dans
Lemme Toute fonction de
est limite simple d'une
suite croissante
de fonctions mesurables positives
étagées (i.e.
pour tout ).
Il suffit de poser:
Définition On appelle intégrale par rapport à de la
fonction
le nombre suivant de
:
(23)
Lemme Si
, toute suite croissante
de fonctions de
admettant pour limite (il existe de
telles suites d'après le lemme ) vérifie
.
La suite de nombres
croît vers une limite
. D'après () on a
, donc aussi
. A l'inverse, toute fonction
telle que
vérifie
par la proposition , de sorte
que
en vertu de (): on en déduit que
.
Nous pouvons maintenant énoncer l'un des résultats essentiels de la
théorie:
Théorème (i) Si
et
, on a
.
(ii) Si
on a
.
(iii) Si
et si , on a
.
(iv) (THEOREME DE CONVERGENCE MONOTONE) Si la suite
de fonctions de
croît vers une limite (nécessairement dans
), alors
la suite
croît vers
.
(v) Pour toute suite
de fonctions de
on a
(24)
(vi) Pour toute suite
de fonctions de
on a
(25)
Attention: (vi) est une version de ce qu'on appelle le lemme de
Fatou (on en verra une forme plus générale plus loin). Contrairement à
ce que pourrait faire penser (), dans lequel "sup" et "inf" jouent
des rôles analogues, on n'a pas dans (vi) l'inégalité en sens opposé en
remplaçant "liminf" par "limsup": si par exemple est une mesure de
masse totale infinie et si
, on a
,
avec pour tout ; donc
; cependant
pour tout , donc
.
Pour (i), (ii) et (iii) On considère des suites et
de fonctions de
croissant respectivement vers et .
On a
et
, donc le lemme
et les assertions (ii), (iii) et (iv) de la proposition
impliquent (i), (ii) et (iii).
(iv) D'après (iii), la suite
croît vers une limite
et vérifie
, de sorte que
.
Pour chaque il existe une suite croissante
de fonctions de
telle que
. On pose
. Chaque est dans
; on a
, donc
et la suite croît vers
une limite quand tend vers l'infini; comme
on a
et donc ; enfin
pour tout ,
donc pour tout , donc : on en déduit finalement que
est une suite croissante de fonctions de
admettant la limite
.
On a donc
quand tend vers l'infini,
d'après le lemme . Mais
, de
sorte que
. Par suite en passant à la limite en
on obtient
: donc
et le résultat est
démontré.
(v) Soit
et
, qui sont des fonctions de
Pour
tout on a
, donc
par (iii), et () est immédiat.
(vi) Si
, on a
d'après (v). Lorsque tend vers l'infini, les nombres
croissent vers le nombre
.
Par ailleurs la suite croît vers la fonction
, donc (iv)
implique que
croît vers
. L'inégalité
() est alors immédiate.
Lorsque les sont des fonctions mesurables positives, en appliquant (iv)
ci-dessus aux fonctions
on obtient le
Corollaire sont des fonctions mesurables
positives, on a
(on peut
``intervertir'' somme d'une série et intégrale, lorsque les termes
sont positifs).
Exemple: Si
est une double suite de nombres
positifs, un résultat bien connu de la théorie des séries affirme que
(26)
(appelé ``interversion des sommations'', ou encore
``sommation par paquets''). Ce résultat est aussi une conséquence du
corollaire précédent:
en effet, soit
, muni de la tribu
de toutes les parties et de
la mesure de comptage (i.e. est le nombre de point de ).
Noter que toute fonction sur est
-mesurable. La formule ci-dessus
provient alors du corollaire, si on pose
.
3) Les fonctions de signe quelconque: Il nous reste à
définir l'intégrale des fonctions de signe quelconque. Pour cela, on
utilise le fait qu'une fonction est toujours la différence de
deux fonctions positives, cette décomposition n'étant bien-sûr pas
unique. On verra ci-dessous que si est mesurable, on peut choisir
et mesurables également. L'idée consiste à définir
comme la différence
: mais pour que cela ait un
sens, il ne faut pas que la différence ci-dessus soit
.
On a donc intérêt à choisir et ci-dessus aussi petites que
possibles (car si on augmente , on augmente de la même quantité
pour préserver l'égalité , et donc on augmente les intégrales
de et ). Le choix ``minimal'' est le suivant:
(27)
de sorte qu'on a
(28)
et sont ce qu'on appelle les parties positive et
négative de , et toute autre décomposition avec et
positives vérifie et . Remarquer aussi que si est
mesurable, alors et sont mesurables par ().
Avec ces notations, on peut enfin donner la définition de l'intégrale dans
le cas général:
Définition a) On dit que la fonction mesurable à valeurs dans
admet une intégrale par rapport à , ou que
``son intégrale existe'', si on n'a pas à la fois
et
; dans ce cas l'intégrale de
est le nombre
(29)
b) On dit que la fonction mesurable est intégrable par rapport
à (ou: -intégrable) si l'intégrale
est finie.
Ceci équivaut à dire que les intégrales de et sont finies
(utiliser () et le théorème -(ii)), de sorte que
l'intégrale
existe et est finie.
c) Finalement on note
(ou plus simplement
)
l'ensemble des fonctions à valeurs dans , mesurables et intégrables.
Cette terminologie est un peu malheureuse, puisqu'une fonction peut ne pas
être intégrable, et cependant avoir une intégrale (qui vaut alors
nécessairement ou ). Si admet une intégrale,
elle est intégrable si et seulement si son intégrale est finie. Avant de
donner les principales propriétés de l'intégrale, voici quelques
exemples.
Exemples:
1)
Soit
un espace mesurable quelconque, et
la mesure de Dirac au point (rappelons que vaut
ou 0 selon que est dans ou non). Il est facile de vérifier que
toute fonction mesurable admet une intégrale, qui vaut
. Les fonctions intégrables sont celles qui vérifient
(elles peuvent prendre les valeurs et en
dehors de ).
2)
Soit
, muni de la tribu de toutes les parties
et de la mesure de comptage . On a déjà dit que toute fonction sur
est mesurable, et évidemment toute fonction ne prend qu'un nombre fini de
valeurs. Ainsi
est l'ensemble des fonctions à valeurs dans
.
Dans cet exemple, une fonction est intégrable si et seulement si elle est
à valeurs dans . Une fonction admet une intégrale si et seulement si
elle est à valeurs dans
ou dans
. Dans
tous ces cas, on a
3)
Soit
, muni de la tribu de toutes les parties et de la
mesure de comptage . Une fonction sur peut être identifiée
à la suite
des valeurs qu'elle prend, et là encore
toute fonction sur est mesurable. Si est une fonction positive, on
peut construire une suite particulière
de fonctions
étagées croissant vers en posant:
D'après () on a
, et le lemme
implique que
: l'intégrale de
est ainsi la somme de la série de terme général .
La définition entraine alors qu'une fonction (de signe
quelconque) est intégrable si et seulement si la série de terme
général est absolument convergente, et dans ce cas
. Notons qu'on retrouve ici, en particulier, la
propriété (S5) du chapitre 1.
La fonction n'est pas intégrable, mais admet une intégrale, si et
seulement si on est dans l'un des cas suivants:
(a)
et
, auquel cas
,
(b)
et
, auquel cas
.
Théorème (i) L'ensemble
de toutes les
fonctions qui sont à valeurs réelles et qui sont mesurables et
intégrables, est un espace vectoriel.
(ii) L'application
de
dans est une forme linéaire positive: on rappelle que cela veut
dire que c'est une application linéaire de
dans ,
i.e.
et
si
, et qu'elle est en outre ``positive'' au sens
où
si
(iii) Pour toute fonction de
on a
(30)
(iv) Enfin si
et si est mesurable et
vérifie
, alors
.
Avant de prouver ce théorème on va énoncer un lemme de ``linéarité''
qui généralise la propriété () et qui concerne les fonctions
admettant une intégrale sans être nécessairement intégrables.
Lemme Soit la différence de deux fonctions et
de
. Si l'une des deux intégrales
ou
au moins est finie, alors admet une intégrale, qui vaut
.
Supposons par exemple que
. D'une part ,
d'autre part
. Donc le théorème implique d'une part
, et d'autre part
On en déduit que
est bien défini par la formule (),
à valeurs dans
, et que
d'où le résultat.
Preuve du théorème . Si on a et
, donc
.
Si
on a
et
. Donc le théorème
-(i) et la définition impliquent
et
. Si maintenant
, on a
et
: on en déduit par les mêmes
arguments que
et que
.
Soit maintenant
. D'abord
, donc le théorème
-(ii,iii) implique
: cela termine la preuve du fait
que
est un espace vectoriel. Ensuite
et les
fonctions du second membre ci-dessus sont toutes d'intégrale finie. Le lemme
précédent entraine alors
On a donc achevé la preuve de la linéarité et de la positivité de
.
Pour tous
on a
, donc en utilisant ()
on obtient
donc on a (). Enfin la dernière assertion découle du
théorème -(iii).
Nous terminons par des résultats de ``continuité'' concernant
l'intégrale. Il s'agit des résultats essentiels de la théorie, qui
doivent absolument être assimilés. Ils seront encore améliorés plus
loin, mais vu leur importance il ne faut pas lésiner sur les
répétitions...)
Théorème Soit
une suite de fonctions mesurables.
a) (LEMME DE FATOU) Si est une fonction à
valeurs dans et intégrable, on a les implications:
(31)
(32)
b) (THEOREME DE CONVERGENCE DOMINEE DE LEBESGUE) S'il existe une
fonction intégrable telle que
pour tout et si la suite
converge simplement vers une limite on a
et
(33)
a) Remarquons d'abord que () implique (): en effet si
, on a
; si de plus on a
, tandis que si et intégrable il en est de même de :
pour obtenir () pour la suite il suffit alors d'appliquer
() à la suite .
Pour montrer (), on pose
, qui par hypothèse est
positive. On a
et est intégrable, donc le lemme
entraine que
est bien définie et vaut
. De même si
et on a , donc
est bien définie et vaut
.
Comme enfin
, il suffit d'appliquer () pour obtenir
().
b) On a clairement , donc est
intégrable. On a aussi
et
.
Par suite () et () entrainent
La propriété
en découle immédiatement.
Le lecteur sera particulièrement attentif à l'énoncé du théorème
de Lebesgue, dans lequel il y a deux hypothèses: 1) la suite
converge simplement, ce qui signifie
pour tout , et 2) la
suite est ``dominée'' par la fonction , ce qui signifie
pour tout et tout , et en plus est
intégrable. Sans la première hypothèse l'énoncé n'a pas de sens
car la fonction n'est pas définie. Sans la seconde le
théorème est faux, comme le montre l'exemple cité après le
théorème : on prend
pour tout , qui converge
simplement (et même uniformément !) vers la fonction nulle , alors
que si est une mesure infinie les intégrales
(qui sont
infinies) ne convergent pas vers
: dans cet exemple la plus
petite fonction dominant la suite est , et elle n'est pas
intégrable.
Signalons que le théorème de Lebesgue généralise le théorème
1--(b): avec les notations de ce dernier théorème, et si
, on a convergence simple de vers , et domination
par la fonction .