Dans cette dernière section nous allons considérer le cas particulier où
est muni de sa tribu borélienne et de la mesure de Lebesgue .
La théorie de l'intégration dans ce cas n'est nullement plus simple que
dans le cas général vu plus haut, mais il est évidemment important de
vérifier que l'intégrale obtenue dans ce chapitre (qu'on appelle
``intégrale de Lebesgue'') coïncide avec l'intégrale de Riemann
lorsque celle-ci existe.
Pour montrer en toute généralité qu'une fonction Riemann-intégrable est
aussi Lebesgue-intégrable il nous manque encore un outil qui sera
développé dans le chapitre suivant. Mais nous pouvons dès à présent
montrer que pour une fonction qui est continue par morceaux (cela veut
dire qu'il existe un nombre fini de réels
tels que
la fonction soit continue en tout point différent de tous les
, et telle qu'en plus elle admette une limite à droite et une limite
à gauche finies en chacun des points ), les deux
intégrales coïncident (dans la pratique, on n'intègre jamais au sens
de Riemann des fonctions qui ne sont pas continues par morceaux).
Considérons donc une fonction sur , continue par morceaux, qu'on va
intégrer sur un intervalle borné . On note l'ensemble fini
constitué des points et et des points de où n'est pas
continue, et
. On va considérer
pour chaque une subdivision
de en
sous-intervalles (donc
et
), de sorte que tous
les points de soient des points de subdivision, et que le pas
de cette subdivision (i.e.
) tende vers 0 quand
. Soit aussi
un point quelconque de
. Avec ces notations, on sait que
l'intégrale de Riemann est la limite des suites
Soit alors pour chaque la fonction
Une autre manière d'écrire est la suivante:
et sur cette expression on voit immédiatement que est borélienne et
que son intégrale par rapport à la mesure de Lebesgue est
La mesure de Lebesgue d'un singleton est nulle, et
: donc
.
Par ailleurs, étant données les propriétés de il est très facile
de voir que la suite converge simplement (et même uniformément)
vers la fonction
, de sorte que est borélienne. De plus
pour tout , si désigne la fonction égale à 0 sur
le complémentaire de et
à
sur . La fonction étant
intégrable, on peut appliquer le théorème de Lebesgue, qui implique que
converge vers
. Par suite on a
(37)
Remarquons au passage que la notation
est très commode. On
va donc l'utiliser aussi pour l'intégrale de Lebesgue. Plus précisément,
si est une mesure quelconque sur un espace mesurable
et si une
fonction admet une intégrale
, pour tout
la
fonction admet également une intégrale (exercice: pourquoi ?), et
on utilise les notations
ou
au lieu de
. Lorsque de plus est la mesure de Lebesgue sur on
écrit aussi
au lieu de
. Si enfin
on écrira
, même si n'est pas intégrable
au sens de Riemann.
Noter qu'il existe beaucoup de fonctions qui sont
intégrables au sens de Lebesgue, mais pas de Riemann; par exemple
l'indicatrice
de l'ensemble des rationnels de est
mesurable (et en fait étagée), intégrable et d'intégrale nulle,
mais elle n'est pas Riemann-intégrable.
Passons maintenant aux intégrales ``sur tout entier'': on peut
définir sous certaines conditions l'intégrale impropre
au sens de Riemann, comme la limite des
intégrales de Riemann
lorsque
et
. La situation est en fait analogue à celle des séries (ce n'est
pas un hasard: on a vu que la somme d'une série est en fait l'intégrale
d'une fonction sur relativement à la mesure de comptage, qui est
l'exact analogue de la mesure de Lebesgue): la fonction (pour le moment
continue par morceaux, mais cela s'appliquera à toutes les fonctions
Riemann-intégrables sur chaque intervalle borné ) est intégrable
pour la mesure de Lebesgue (i.e. appartient à
) si et
seulement si l'intégrale
est absolument convergente (ce qui signifie que
),
et dans ce cas les intégrales au sens de Lebesgue
et de Riemann coïncident et égalent la limite de
quand
.
Remarque sur la terminologie: Soit un borélien de . On
munit de la tribu
des parties de qui sont boréliennes et
contenues dans (cette classe de parties est évidemment une tribu, et
c'est aussi l'ensemble des parties de qui, considérées comme parties
de sont boréliennes).
Il sera commode dans la suite d'appeler ``mesure de Lebesgue sur '' la
mesure sur
définie pour tout
par
(le
lecteur comparera cette mesure avec la restriction
de à
). La mesure ainsi définie sera notée habituellement , comme si on
était sur l'espace tout entier. Remarquer que
ou
(notations du début de la page) signifie alors aussi
l'intégrale de (considérée comme fonction sur ) par rapport à
la mesure de Lebesgue sur : toutes ces notations et cette terminologie sont
donc cohérentes.
Le même abus de terminologie s'applique pour la mesure de Lebesgue sur
, ou sur une partie borélienne de .