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Srivanasa Ramanujan
Le génie indien des mathématiques
(suite)
Hardy, accompagné de Littlewood, étudie alors la longue
liste de théorèmes non-démontrés que Ramanujan
a joint à sa lettre. Il lui répond le 8 Février.
Sa lettre commence ainsi [2]:
" J'ai été extrêmement intéressé
par votre lettre et par les théorèmes que vous énoncez.
Vous comprendrez cependant que, avant que je puisse juger convenablement
de la valeur de ce que vous avez fait, il est essentiel que je puisse
voir les preuves de certaines de vos affirmations. Il me semble que l'on
peut classer vos résultats en trois catégories :
(1) il y a un certain nombre de résultats qui sont déjà
connus, ou aisément déductibles de théorèmes
connus;
(2) il y a des résultats qui, autant que je le sache, sont nouveaux
et intéressants, mais intéressants plus par leur étrangeté
et par leur apparente difficulté que par leur importance ;
(3) il y a des résultats qui semblent nouveaux et importants
"
Ramanujan est enchanté de la réponse d'Hardy et lui écrit
de nouveau [4] :
" J'ai trouvé en vous un ami qui voit mon travail avec
compréhension
Je suis déjà un homme à
moitié mort de faim. Pour préserver mon cerveau, je veux
de la nourriture et c'est mon désir prioritaire. Toute lettre d'encouragement
de votre part me serait utile pour obtenir une bourse d'une université
ou du gouvernement . "
L'Université de Madras alloue effectivement une bourse à
Ramanujan en Mai 1913 et en 1914, Hardy le fait venir au " Trinity
College ", à Cambridge. C'est le début d'une extraordinaire
collaboration entre les deux hommes.
En principe, la religion de Ramanujan lui interdisait de voyager, mais
E. H. Neville, un collègue de Hardy qui donnait alors des conférences
en Inde, réussit à le convaincre de venir au Royaume-Uni.
Ramanujan embarque donc le 17 Mars 1914 et à part le mal de mer,
rien ne vient perturber sa croisière, qui se termine environ un
mois plus tard. Il est accueilli à Londres par Neville, puis se
rend à Cambridge où il habite quelque temps chez ce dernier,
avant de se rendre au " Trinity College " le 30 Avril.
Son régime strictement végétarien ne tarde pas à
lui poser des problèmes de santé, d'autant plus que la guerre
éclate bientôt en Europe et qu'il est difficile de se procurer
certains aliments. Sa santé ne cessera de se fragiliser tout au
long de son séjour en Angleterre. Néammoins, la collaboration
entre Ramanujan et Hardy se révèle très vite fructueuse,
même si l'absence de véritable formation du mathématicien
indien n'est pas sans poser problèmes. Hardy écrit [5] :
" Comment s'y prendre pour lui enseigner les mathématiques
modernes ? Les limites de ses connaissances étaient aussi déroutantes
que leur profondeur. "
Littlewood est alors chargé d'aider Ramanujan à apprendre
des méthodes mathématiques rigoureuses. Cependant [6], "
..c'était extrêmement difficile car à chaque fois
qu'une nouvelle notion, que l'on jugeait qu'il devait connaître,
était abordée, la réaction de Ramanujan était
une avalanche d'idées originales qui rendaient impossible à
Littlewood de persister dans son intention première. "
Hardy à gauche et Littlewood à droite,
les révélateurs de Ramanujan
Littlewood est bientôt obligé de partir à la guerre
mais Hardy reste à Cambridge. Durant son premier hiver anglais,
Ramanujan tombe malade car il supporte mal le climat. Il publie une partie
de son travail réalisé en Angleterre, décidant de
reporter la publication des résultats obtenus en Inde à
la fin de la guerre. Le 16 Mars 1916, il obtient le titre de docteur de
l'université de Cambridge, malgré qu'il ne possède
pas les diplômes requis pour préparer une thèse. Son
travail s'intitule " Highly composite numbers " et se
compose de sept de ses articles publiés en Angleterre. Le 18 Février
1918, Ramanujan est élu membre de la " Cambridge Philosophical
Society ". Trois jours plus tard, probablement le plus grand
honneur de toute sa carrière, son nom apparaît sur la liste
des élections des membres de la " Royal Society of London
". Il a été proposé par une liste impressionnante
de mathématiciens : Hardy, Mac Mahon, Grace, Larmor, Bromwich,
Hobson, Baker, Littlewood, Nicholson, Young, Whittaker, Forsyth et Whitehead.
Son élection a effectivement lieu le 2 Mai 1918 et il est également
élu membre du " Trinity College " pour 6 ans le
19 Octobre 1918.
Tous ces honneurs semblent redonner un peu de vigueur à la santé
de Ramanujan, qui redouble d'efforts pour produire des résultats.
Fin Novembre, alors qu'il semble en très bonne voie de guérison.
Hardy écrit dans une lettre [2] :
" Je pense que nous pouvons maintenant espérer qu'il a
passé un cap difficile et qu'il est sur la voie de la guérison.
Sa température a cessé d'être irrégulière
et il a repris du poids
Il n'y a jamais eu de signe de diminution
de ses extraordinaires talents mathématiques. Il a naturellement
moins produit pendant sa maladie mais la qualité est restée
la même
Il retournera en Inde avec une situation et une réputation
scientifique telles qu'aucun Indien n'en a connues auparavant, et je suis
la certitude que l'Inde saura l'apprécier comme le trésor
qu'il est. Sa simplicité naturelle et sa modestie n'ont jamais
été affectées par son succès, bien que tout
tende à le faire prendre conscience qu'il est vraiment un succès
lui-même. "
Ramanujan repart pour l'Inde le 27 Février 1919, et arrive le
13 Mars. Cependant, son état de santé déjà
très mauvais ne cesse de se dégrader. Il meurt l'année
suivante, le 22 Avril 1920, à l'âge de 32 ans, probablement
à cause de graves carences alimentaires.
Les lettres qu'il avait écrit à Hardy en 1913 contenaient
de nombreux résultats fascinants, concernant les séries
de Riemann, les intégrales elliptiques, les séries hypergéométriques
et les équations de la fonction zeta. Il avait cependant seulement
une vague idée de ce qu'était une preuve mathématique
et certains de ses théorèmes sur les nombres premiers étaient
faux. Il avait redécouvert de manière indépendante
les résultats de Gauss, Kummer et d'autres sur les séries
hypergéométriques. Ses propres travaux sur les produits
et les sommes partielles de ces séries ont conduit à des
développements importants dans ce domaine. Son travail le plus
célèbre concerne le nombre p(n) de partitions d'un entier
n. Mac Mahon avait produit des tables des valeurs de p(n) pour des petits
n et Ramanujan se basa sur ces données numériques pour conjecturer
des propriétés remarquables qu'il prouva en utilisant les
fonctions elliptiques.
D'autres propriétés furent prouvés seulement après
sa mort. Dans un papier publié avec Hardy, il donne une formule
asymptotique pour p(n). Elle donne en fait la valeur exacte de p(n), ce
qui fut démontré plus tard par Rademacher.
Ramanujan a laissé derrière lui un grand nombre de cahiers
non-publiés (les fameux " carnets de Ramanujan "), remplis
de théorèmes que les mathématiciens ont continué,
et continuent, d'étudier. G.N. Watson, par exemple, professeur
à Birmingham de 1918 à 1951, publia 14 articles regroupé
sous le titre général " Theorems stated by Ramanujan
" et publia en tout environ 30 articles insprirés du travail
de Ramanujan. Le décryptage de ses carnets par Bruce Berndt, de
l'Université de l'Illinois, a duré jusqu'à très
récemment. Aujourd'hui, ses travaux ont des applications dans les
codes de calculs des décimales de ,
ainsi qu'en physique théorique.
Le legs de Ramanujan aux mathématiques est sans doute un des plus
importants et des plus difficiles. Il est d'autant plus admirable si l'on
repense quelques instants au contexte dans lequel Ramanujan a grandi,
l'Inde au début du siècle dernier, ainsi qu'à ses
éternels problèmes de santé qui ne l'ont pas empêché
de s'investir totalement dans la recherche mathématique. Sa vie
trop tôt écourtée et les énigmes qu'il a laissé
aux génération futures nous évoquent un autre mathématicien
exceptionnel, Galois, dont nous parlerons peut être un jour dans
ces pages.
Références :
[1] R Ramachandra Rao, In memoriam S Ramanujan, B.A., F.R.S., J. Indian
Math. Soc. 12 (1920), 87-90.
[2] B C Berndt and R A Rankin, Ramanujan : Letters and commentary (Providence,
Rhode Island, 1995).
[3] P K Srinivasan, Ramanujan : Am inspiration 2 Vols. (Madras, 1968).
[4] S Ramanujan, Collected Papers (Cambridge, 1927).
[5] Biography in Dictionary of Scientific Biography (New York 1970-1990).
[6] E Shils, Reflections on tradition, centre and periphery and the universal
validity of science : the significance of the life of S Ramanujan, Minerva
29 (1991), 393-419.
Et puis, à lire également, et en français, l'article
de Jonathan et Peter Borwein dans le Pour la Science sur les Mathématiciens,
maintenant édité en livre aux Editions Belin, qui s'attarde
plus sur le côté calcul de
que sur la biographie de Ramanujan.
Liens :
Le site de référence, en anglais, dont je m'inspire pour
ces petits articles. Pour les passionnés, une bibliographie complète
accompagne chaque article.
http://www-groups.dcs.st-andrews.ac.uk/~history/Mathematicians/Ramanujan.html
La page perso de Bruce Berndt himself ! Avec un lien sur " The Ramanujan
Journal ", consacré aux domaines influencés par le
travail de Ramanujan, ainsi qu'une liste impressionnante de ses publications
concernant essentiellement le génie indien (et notamment, les carnets,
qui sont aujourd'hui édités chez Springer-Verlag).
http://www.math.uiuc.edu/~berndt/
Un site en anglais qui concernant le travail de Ramanujan sur les équations
modulaires et les algorithmes calculant :
"Ramanujan, Modular Equations, and Approximations to Pi or How
to compute One Billion Digits of Pi"
http://www.cecm.sfu.ca/organics/papers/borwein/paper/html/paper.html
Eloïse_Devaux_pour_Les-Mathématiques
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